Crise des croyances et croyances de crise, même combat : il faut muter !

09/06/2013

Le WE dernier, j’ai assisté au défilé du mariage pour tous. Je n’étais ni dans le cortège ni sur le trottoir mais sur mon balcon, le hasard faisant que le parcours du défilé des manifestants passât par la rue de mon domicile et que je m’y trouvasse à ce moment-là. La situation était cocasse : coincé à mon domicile, ne pouvant sortir de mon immeuble tellement le flux de manifestants était dense, j’étais contraint d’assister à cette manifestation monstre. Plutôt que de pester et comme je pouvais me tenir au-dessus de cette foule (se tenir au-dessus étant la traduction littérale de « epistemeïn » qui par extension veut dire « connaître » en grec, connaître par-delà les opinions en se tenant au-dessus des partis pris. Pardon pour ce petit clin d’œil étymologique, mais ce parallèle « épistémologique » est amusant vue la situation !) je me suis dit que c’était le moment idéal pour faire une peu de psychologie sociale appliquée et de méditer sur les croyances sociales, perché sur mon balcon.
C’est émouvant la démocratie, cela permet d’assister à de grands spectacles de rassemblements populaires et sociaux. Cela permet également de prendre conscience que bien que nous soyons tous de la même nation, une et indivisible, nous n’avons pas forcément les mêmes idées et que cela nous divise parfois fortement dans les débats publics ou d’opinion. Jusqu’à nous faire perdre de vue l‘intérêt général, si cher à Rousseau, pilier ô combien fondateur de notre démocratie des droits de l’homme, dans laquelle figure justement en bonne place le droit de manifester. Droit que les français exercent de bonne grâce comme peu de peuples dans le monde, j’en veux pour preuve les touristes qui s’en étonnent quand ils assistent malgré eux à ce sport national de notre démocratie.
Je suis moi-même étonné par l’importance de la foule qui circule sous mes fenêtres, d’autant que le texte de loi ayant été approuvé à l’assemblée nationale, il n’y avait plus rien à espérer de la rue. Cela faisait longtemps que je n’avais vu autant de monde manifester. Une foule compacte et bon enfant défile dans la rue durant plus d’une heure, montre en main (un rapide décompte complété d’un simple calcul mental m’a d’ailleurs permis de vérifier empiriquement que les chiffres annoncés tant par la préfecture de police que par les manifestants sont plus qu’éloignés de la réalité). Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, il n’y a guère que le mouvement pour l’école libre en 1984 – qui avait vu les défenseurs de l’école privé défendre la pluralité de l’enseignement – les grèves de 1995 – qui avaient poussé les fonctionnaires et les syndicats à s’arcbouter contre le plan Juppé et le recul de l’âge de la retraite – les manifs contre le CPE en 2006 – qui avait incité les jeunes à se rebeller contre le contrat de première embauche, sensé les aider à s’insérer dans la vie professionnelle – qui ont fait aussi bien : des centaines de milliers de manifestants selon les autorités, voire des millions, selon les organisateurs. A chaque fois, sous la pression de la rue, les gouvernements concernés ont fait machine arrière, mais pas cette fois-ci.
Du haut de mon balcon, pensif, je médite sur le mécanisme qui pousse les gens à ainsi manifester et à se rassembler en masse pour leurs idées. Me viennent en écho les débats médiatiques dans lesquels les points de vue sur le sujet se sont confrontés durant toute la période précédant le vote de la loi. Pour les uns le débat se réduisant, pour faire vite, à l’égalité de tous devant le mariage républicain, pour les autres au respect des traditions fondées sur les lois naturelles. Ces combats médiatiques passionnels me rappellent mes cours de psychologie sociale durant lesquels nous apprenions à décortiquer le phénomène qui poussent les gens à se positionner pour ou contre les idées qu’ils adorent ou qu’ils abhorrent. Me vient également en écho cette phrase de l’un de nos enseignants, le professeur Rouquette, qui m’avait frappé quand je l’avais entendu sur les bancs de la fac : « on ne choisit pas ses croyances, on est choisi par elles ». Je me souviens de la stupeur qui m’avait saisie quand j’avais entendu cette phrase et de mon incrédulité. Quoi ? Je ne serais pas maître de mes croyances, comment est-ce possible ? Précisons qu’en psychologie sociale on entend par « croyances » toute idée normative qui va déterminer notre pensée et nos comportements, qu’elle soit religieuse ou laïque. Ce sont les valeurs, normes, stéréotypes, idées reçues, opinions que nous défendons bec et ongles qui peuvent nous emmener très loin dans les passions. En effet, comme le précise les psychosociologues, nous allons jusqu’à mourir pour ces idées, même de mort lente, d’accord, comme le chantait admirablement Brassens, lui qui n’avait pas eu besoin de suivre des cours en psychologie sociale pour (se) rendre compte de ce phénomène…
Quand on comprend cette mécanique connue depuis Socrate et redécouverte par la psychologie sociale, on devient très humble et très prudent dans ses conversations ou les diners mondains. Oui, bien qu’on soit persuadé du contraire, on ne choisit pas ses croyances, tout simplement parce que nous ne naissons pas omniscient mais ignorant. Ignorant pour Socrate, c’est être déjà plein des certitudes et idées reçues de la « doxa », de l’opinion dominante de notre famille d’origine, de notre quartier, de notre école, de notre bande de copains avec qui nous faisons allégeance. Et pour rien au monde, nous ne voudrions nous fâcher avec cette « bien-pensance » qui nous constitue et qui nous raccroche à notre groupe d’appartenance voire plus archaïquement qui nous alimente dans notre identité sociale. Le pompon, c’est que la doxa nous fournit un « prêt à penser » fort économique, qui évite d’avoir à penser par soi-même, comme nous allons le voir.
Comme j’en vois qui en lisant ces lignes froncent les sourcils et se disent en leur for intérieur : « mais non, mais non pas moi, je suis capable d’avoir librement ma propre opinion sur les choses », je vais procéder à un petit test, en direct, qui montre à quel point, même quand nous ne connaissons rien à un sujet, nous sommes capables d’en parler, d’avoir une prise de position tranchée, d’argumenter et même d’avancer des valeurs pour se justifier dans notre position du « pour ou contre ». Si je vous demande : « que pensez-vous de la corrida ? », instantanément, chacun sait s’il est pour ou contre la corrida et pourquoi c’est bien ou c’est mal. Il est capable d’en découdre avec moi ou autrui et cela même s’il n’a jamais assisté à une corrida et encore moins étudié la question scientifiquement !… Il croit pourtant qu’il détient la vérité vraie sur la question. Alors, convaincu ?
En ces temps de mutation profonde, nombreux sont ceux à parler à leur manière de crise des croyances (morales, sociales, religieuses…) parce que « tout fout le camp », « ça n’est plus comme avant », c’était bien mieux de mon temps ». Personne n’est épargné : le religieux qui voit brader l’institution du mariage, le libertaire qui voit revenir la calotte des extrémismes religieux, le dirigeant d’entreprise qui s’insurge du manque de respect des valeurs morales de ses salariés, le salarié qui voit fondre les avantages sociaux acquis… Plutôt que de crise des croyances, il vaudrait mieux parler de croyances de crise : dans le contexte actuel qui pousse notre société à devoir changer en profondeur, il s’agit de toutes ces croyances qui se forgent depuis la fin des Trente Glorieuses et qui engluent notre beau pays dans la certitude que le passé c’était mieux, qu’il ne faut rien changer et qu’il faut se méfier de l’avenir. Ce n’est pas de l’avenir dont il faut se méfier mais de nous-même et de nos croyances. Il est urgent de cesser de nous remettre en cause sous l’oukase de ces croyances de crise ; ce qu’il s’agit de remettre en cause, ce sont ces croyances qui nous paralysent et nous empêchent de muter.
Pierre-Eric SUTTER

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