Comment le «Petit Prince» a conquis notre planète

21/07/2013

70 ans après sa première édition, en 1943, le conte de Saint-Exupéry est le livre le plus lu après la Bible. Explications

 

 

 

 

 

Pour Alban Cerisier, «saint-exupéryen» sentimental devenu secrétaire général de la planète Gallimard, chargé en 2013 d’allumer le réverbère à l’occasion des 70 ans de la parution aux Etats-Unis du «Petit Prince», il n’est «pas un livre plus universellement estimé sur tous les continents». Il pense même que ce petit prince est «notre meilleur ambassadeur de France».

Jolie, l’idée, quand on connaît l’envolée mondiale de ce conte qu’un Saint-Exupéry moralement très affaibli écrivit et publia en 1943 lors de son exil new-yorkais. Depuis, entre 50 et 200 millions d’exemplaires, selon les sources, se sont écoulés de par le monde. «Les grandes personnes aiment les chiffres, mais en réalité on ne sait pas vraiment», dit Delphine Lacroix, responsable des archives personnelles de l’écrivain.

Ce livre, qui passe pour être le plus lu après la Bible, est traduit dans quelque 270 langues et dialectes. Arménien, asturien, bengali, biélorusse, birman, cinghalais, kabyle, khmer, lapon, quechua, tamoul, tibétain, tsigane, ourdou et autres langues, avec parfois quelques aménagements: dans l’édition en bambara (Mali), le Petit Prince a la peau noire.

S’ajoutent à cela les nombreuses éditions pirates qui font la joie des collectionneurs. Contrefaçons pas toujours orthodoxes (en noir et blanc), toujours infidèles, mais ô combien révélatrices: jamais aucun autre écrivain n’a touché tant d’êtres humains, toutes cultures confondues. Aux coeurs simples, la dignité suprême, selon Jean-Philippe Ravoux, professeur de philosophie, auteur de «Donner un sens à l’existence ou pourquoi « le Petit Prince » est le plus grand traité de métaphysique du XXe siècle » (1).

Un «Contes du chat perché» pour six «Petit Prince»

Présenté en France en 1946, l’enfant tombé du ciel – tout comme Saint-Ex, qui s’était abîmé en mer deux ans plus tôt au cours d’un vol d’observation – est tout de suite adopté comme l’orphelin qu’il est devenu. Les journalistes du «Elle» pressentent le destin peu commun de cette allégorie et publient les bonnes feuilles cinq mois avant la sortie du livre. 20.000 exemplaires se vendent en deux mois.

Dans la France d’après guerre, on s’offre cet ouvrage sous toile bleue, estampillé d’une illustration gravée du Petit Prince et du sigle de la NRF. Au printemps 1948, avec 23.000 exemplaires écoulés, c’est le livre pour enfants le plus demandé: il se vend un «Contes du chat perché» pour six «Petit Prince». Les réimpressions se succèdent au rythme de deux par an jusqu’en 1958.

Avec l’invention du Folio Junior en 1979, le succès éditorial s’accentue encore malgré les sarcasmes de quelques intellectuels, tel Foucault observant cette petite histoire de rien faire tant d’émules. Aujourd’hui, ce dédain persiste parmi les esprits les plus lettrés, mais 400.000 exemplaires partent tranquillement chaque année, pour un total de 11 millions depuis 1946 rien qu’en France.

Risque de «vicier le goût de nos enfants»

L’astéroïde B612 est une bonne étoile qui jusqu’en 1955 brille surtout en Europe, avec une percée en Argentine et au Brésil, terres de l’Aéropostale, et au Japon. Dans les années 1960, l’histoire rebondit à l’est. La très francophile Pologne ouvre la voie. Dans une enquête parue en 2006 (2), Alban Cerisier raconte comment en 1957 la Hongrie s’est opposée à sa diffusion, ce livre risquant, pour les autorités d’alors, de «vicier le goût de nos enfants. Nous vivons en régime socialiste, qui exige des enfants, qui seront les hommes de demain, d’avoir les pieds sur la terre. Rien ne doit venir fausser la conception qu’ils doivent avoir de la vie et du monde». En Yougoslavie, le livre sera traduit en macédonien, slovène et serbo-croate, préfigurant à sa manière l’éclatement du pays.

Quant au cheminement éditorial des quinze dernières années, il épouse les combats épars pour la défense des langues régionales européennes – rhéto-roman, occitan du Piémont, bolonais – et le regain d’intérêt pour les parlers locaux – breton ou picard par exemple. La brièveté du conte est un atout. Son abstraction aussi.

Le désert et l’espace interplanétaire sont des territoires communs à l’humanité, et les représentations – rose, volcan, renard, puits, serpent -, accessibles au commun des mortels, du Ménez-Hom à la Caucasie. On n’est pas loin du mythe. Comme aurait dit Paul Fort, prince des poètes celui-là, si tous ces lecteurs du «Petit Prince» voulaient se donner la main, ça ferait une belle ronde autour de la terre.

Anne Crignon

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